mercredi 1 octobre 2014

Martel de Janville

 


Cette photographie est celle d'un sanatorium, celui de Martel de Janville, un bâtiment  longtemps désaffecté et aujourd'hui reconverti en résidence de luxe. Sa construction débute en 1933 et répond à une commande du ministère de la Guerre. Ce sanatorium est destiné à soigner les officiers et sous-officiers atteints de tuberculose pulmonaire. Nous sommes perchés à près de 1500m,  en Haute-Savoie, sur les hauteurs de la vallée de l'Arve, au dessus du Plateau d'Assy. 



L'air y est particulièrement pur et ce flanc de montagne, très bien exposé aux rayons du soleil, fait face au Mont-Blanc. Pour ces raisons, ce site héberge plusieurs autres établissements de ce type.

En attendant la découverte d'un traitement spécifique qui, espérons-le, viendra, un jour prochain, armer le médecin contre le bacille de Koch comme il l'est déjà contre le bacille de Lœffer et le trépomène, c'est la cure dans les sanatoria qui offre aux tuberculeux les meilleures chances de guérison.

Un sanatorium français modèle : Plaine-Joux. La Revue du médecin N°1, oct 1929, p20-21

Le projet est confié à Pol Abraham -en collaboration avec Henry Jacques Le Même-, un architecte moderniste qui mériterait sans doute une plus grande reconnaissance. Contemporain de Le Corbusier, Pol Abraham "préférait en architecture le primat de la rationalité technique et constructive" comme l'annonçait la plaquette d'une exposition que lui avait consacré le Centre Georges Pompidou en 2008.


Le catalogue présentait l'architecte de la manière suivante :

Ses nombreuses réalisations qui s'échelonnent sur près de cinquante années parmi les plus fécondes en matière de questionnement architectural, ont marqué de leur empreinte le paysage de la modernité française. Au travers de villas en région parisienne ou en Bretagne, d'établissements scolaires, hôteliers ou médicaux, du chantier d'expériences d'Orléans après-guerre ou encore du premier réseau hertzien-autant de projets nourris par une même réflexion, riche et sans cesse renouvelée, sur les principes et les techniques constructifs-, son œuvre se présente comme étrangement familière.
Et en effet, le fléau que constitue la tuberculose va rendre familière cette architecture à la fois utilitaire et inventive.


Pol Abraham va considérer l'ossature de béton comme irremplaçable mais va aussi encourager l'hétérogénéité des matériaux. Martel de Janville en portera les traces.


Ce sanatorium destiné à un public privilégié sera particulièrement soigné dans sa conception et ses innovations. L'établissement disposait de 170 chambres individuelles. Le mobilier avait été conçu par Jean Prouvé. Le balcon -lui aussi individuel- était distinct de la chambre. L'air et l'ensoleillement pouvaient y être modulés selon les besoins de la cure de chacun.


Le spectre de la tuberculose s'éloignant, la reconversion de ce bâtiment dut être envisagée. La sous-utilisation médicalisée de l'établissement finit par jouer contre lui et, pendant des années, son destin fut celui d'une sorte de paquebot échoué, abandonné.


Cela fait maintenant une trentaine d'année que je passe devant ce monument des temps modernes, ce géant délaissé. En 2009, ma curiosité a été plus forte et je l'ai approché. J'ai poussé une porte oubliée et je suis enfin entré dans son ventre...


Vide, désespérément vide. Comme dans un film d'épouvante (d'ailleurs les locaux ont servi de décor pour un film qui n'a pas laissé de traces véritables dans l'histoire du cinéma : Mutants -bande annonce- de David Morley). Accueil lugubre, inquiétant : le personnel a fui la saleté et la désolation des lieux.



Et puis, tout d'un coup, l'immensité des couloirs vides, laissés en l'état. Le carrelage dynamique, abandonné. Les pas pressés du personnel soignant, des visiteurs l'ont oublié.


Petites suspensions désuettes. Une autre esthétique, une autre époque. Mais des ouvertures majestueuses, audacieuses, d'une présence marquée. Un œil sur le monde.


Des couleurs rajoutées au fil du temps, un coloriage de l'Histoire.


Puis, l'arrivée dans ce lieu extraordinaire, prouesse architecturale de Pol Abraham : l'ancien réfectoire fait de grands arcs doubles ainsi que le dallage de grès-cérame.


En 2009, les traces de l'abandon sont manifestes. Last (but not least).




Certains recoins laissent pourtant deviner une vie passée, une vie comme on aimerait l'espérer.




L'usure, la saleté, sont une autre forme de témoignage de cette vie d'avant. On soupçonne une certaine forme de faste, de grandeur, mais les lustres sont ternis.


Personne ne se regarde plus dans les miroirs disparus. Les placards ont été vidés précipitamment,  les portes laissées ouvertes comme pour témoigner de l'absence. L'affirmer.


La lumière continue à être belle, parfois, au détour d'un couloir.


Les passages successifs depuis les années 30, les utilisations variées des espaces, des locaux pour d'autres besoins, ont travaillé le bâtiment à la manière d'un patchwork. Chaque époque a laissé une trace.


Les messages placardés au mur nous invitent à nous situer dans le temps, savoir quels sont leurs destinataires, imaginer l'intention et éventuellement détecter des conflits d'informations...


La plaque tournante, le flux, les passages, les rencontres. Rayonnement et décentrement. Ce vide est troublant. Un vide qui rugit de l'absence du monde.


Objets relégués, témoins d'absences (de corps/seuls/fatigués/anxieux/inutiles/engourdis/paresseux/vidés d'espoir/pas vraiment malades/médicamenteux/tuberculeux/souffrants/âgés/qui se reposent/s'ennuient/se regardent/s'écoutent/attendent/n'attendent plus rien)


Le blanc de la propreté oubliée. Soin du corps.


Soin du linge, de la cuisine ?


Et jusque dans le ventre de la bête : les sous-sols et autres parties cachées. La part d'ombre.


Retour vers les hauteurs : carrelages et escaliers sont très bien traités.


Découverte de la chapelle dont la décoration fut confiée au peintre mexicain Ángel Zárraga.



Les bancs de chapelle conçus par Jules Leleu ont disparu.


Le triptyque vertical.



Les grands arbalétriers de la chapelle.



Béton armé. Trois niveaux d'éclairage de lampes-tubes encastrées.




Tel était l'état de Martel de Janville en mars 2009. La neige était tombée, le soleil du soir embrasait la chaîne du Mont-Blanc soudain devenue orange.
Il s'agissait de repérer un panneau d'affichage sur la route de Plaine-Joux :

PROCHAINEMENT ICI, LUXUEUSE RESIDENCE AVEC PISCINE, TENNIS, PARKINGS COUVERTS...
Votre appartement face au Mont Blanc



Suite bientôt.


photographies personnelles


MARTEL DE JANVILLE (fiche DOCOMOMO)

8 commentaires:

  1. Recto :
    http://quatuorfe.free.fr/carte2.jpg
    http://quatuorfe.free.fr/carte1.jpg

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    Verso

    Cher Holbein,

    Un bonjour des montagnes enneigées, où je profite du bon air, et me repose dans le calme. Les matinées sont fraîches, mais agréables.
    En vous transmettant mon bon souvenir en ce mois d'octobre 1946,

    Monsieur d'Ayères

    PS : cette nuit, j'ai rêvé de teintes rouges. Quelle interprétation en feriez-vous?

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    1. Bien le bonjour Monsieur d'Ayères,

      comme je vous envie d'être dorloté dans un tel environnement. Le cadre est imposant, prestigieux, pour ne pas dire intimidant. Êtes-vous bien sûr d'avoir rêvé ? En effet, le rouge semble être celui du soleil couchant qui ne se laisse pas impressionner par celui des cuirs des banquettes et des velours du mobilier de Martel de Janville.
      Profitez de l'air pur, de la vue magnifique. Avec un peu de chance, si par hasard vous décidez de vous promener dans la forêt alentour, vous pourrez -avec un peu de chance- apercevoir le gypaète barbu. L'oiseau est rare et magnifique. En prolongeant un peu plus votre marche, vous arriverez au Châtelet et pourrez y déguster leur fameuse tarte aux myrtilles.
      Excellent souvenir, également...

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  2. Ca fait froid dans le dos!!
    J'aimerais voir ça. Qu'en est-il en 2014?

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    1. Cette visite était intimidante. Aujourd'hui, vous ne le verrez plus comme ça. J'en parle dans le billet suivant.

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  3. Se laisser absorber par ce qui fut pour regarder l'instant habité. Quelle présence!
    Et vous très cher Holbein? N'avez-vous pas posé vos valises?

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    1. Présence forte. Dans son impressionnant silence, l'endroit résonnait encore de tous ses tumultes passés.
      Cet endroit est un endroit de passage, fait pour les romans. On n'y reste pas. C'est sans doute ce qui lui donne ce charme et cette autorité.

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    2. "Un endroit de passage fait pour les romans"?
      Heureusement que la foi et l'audace font encore partie de ce monde.
      Quelques uns réhabilitent des églises!
      Dans le cas contraire, nous n'aurions effectivement plus que nos romans pour pleurer ...

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